
Dimanche, 31 août 2025,
L’établissement Saint Salomon est l’un des rares au Bénin à adopter un enseignement bilingue en Adja et en français.
Une école au Bénin réintroduit la langue ancestrale en classe pour lutter contre l’héritage colonial
Dans une petite école de la commune de Kloukname, dans le sud-ouest du Bénin, près de la frontière avec le Togo, la routine quotidienne est marquée par une célébration unique : l’enseignement de la langue adja, celle du peuple Aja. Il s’agit du centre d’apprentissage Saint Salomon, créé en 2014. L’école fait figure d’exception dans un pays où le français, héritage colonial, est la langue officielle et un prérequis pour l’université et l’emploi, mais qui n’est parlé que par 35 % de la population.
Le Bénin compte plus de 70 langues nationales, une diversité qui reste marginalisée par le système éducatif formel. Dans ce contexte, l’initiative de Saint Salomon apparaît comme un acte de résistance. « La langue, c’est la culture. On ne peut pas être traditionnel dans une langue détruite. Tout ce que nous faisons, nous le faisons dans notre langue, et c’est ainsi que ça se passe », résume l’élève Ninivi, exprimant la mission du projet.
L’élève Kohoke souligne l’importance pratique d’apprendre sa langue maternelle : « Il vaut mieux parler sa langue maternelle que de parler une langue qui ne nous appartient pas. » Elle pointe un problème fréquent : « Si vous êtes dans un endroit avec des gens qui parlent votre langue maternelle et que vous ne comprenez pas, c’est frustrant. Parce que dans nos écoles, on n’apprend que le français, uniquement le français. »
Le poids de l’histoire
La lutte pour préserver l’adja est étroitement liée à l’histoire coloniale. Le peuple Aja est considéré comme la culture mère de l’ancien royaume du Dahomey, un puissant État ouest-africain qui a existé de 1600 à 1894, lorsqu’il a été envahi et transformé en colonie par la France. L’expansion coloniale française dans la région s’est accompagnée d’une politique agressive d’effacement des identités locales, un héritage qui perdure.
Méthode bilingue
Parlée par environ 1,3 million de personnes en Afrique de l’Ouest, l’adja appartient au groupe de langues gbe, aux côtés de l’éwé et du fon. À Saint Salomon, qui accueille 85 enfants âgés de 6 à 13 ans, l’enseignant Alain Mathias utilise un modèle bilingue, intégrant des jeux et partageant le contenu du tableau entre le français et l’adja.
« Après la cinquième, les enfants doivent aller dans des écoles où seul le français est parlé. Ici, je mélange donc les deux langues pour permettre aux enfants de comprendre ce qui se passe vraiment », explique l’enseignant. Sa méthode est pratique : « Si un enfant dit ‘bonjour’, je fais le geste de la main et je m’exprime en adja pour le saluer. Et les choses que je montre au tableau, je les traduis également automatiquement. »
Outre l’enseignement, l’école joue un rôle crucial dans l’apprentissage de la lecture et de l’écriture dans la langue maternelle pour les enfants qui n’ont pas eu l’occasion de l’apprendre à la maison. « On peut la parler à la maison avec ses parents si on a de la chance. Mais si on n’est pas resté à la maison avec eux, parler sa langue maternelle devient un peu difficile », explique Kohoke.
Un appel au changement
Le directeur Davito Roger appelle à un changement radical de la politique éducative menée par le gouvernement du président Patrice Talon, en exigeant l’intégration de l’enseignement de la langue maternelle dans toutes les écoles primaires du pays.
« C’est une forme de domination. Ils savent très bien que la langue est indispensable. Les pays qui se sont développés se sont développés dans leur propre langue. Donc, si quelqu’un ne peut pas parler sa langue, il est perdu », soutient Roger. « Si l’État voulait donner le bon exemple, il devrait commencer par nous aider ici, suivre notre exemple et le reproduire dans tout le pays. Ils le savent, mais ils ne veulent pas. »
Alors que le débat national se poursuit, la petite école Saint Salomon poursuit sa mission, pas à pas, veillant à ce que la langue et la culture du peuple Aja continuent de vivre dans la voix et l’avenir de ses enfants.
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